Critique de Michel Braudeau parue dans Le Monde à propos de Monsieur Nicolas en Pléiade
Publié le : 2003

Critique du Monde parue le 22 Décembre 1989

Rétif et l’invention du moi

CONTRAIREMENT à une idée reçue, Rétif de La Bretonne n’est pas un auteur qu’on ne lit que d’une main. Il y faut bien les deux, sinon davantage. Le mieux est assurément de trouver une lectrice amie et secourable pour tourner les pages, tant il y en a : soixante et un mille huit cent quatre-vingt-dix-sept, annoncent les Editions Slatkine pour leur réimpression exhaustive des éditions de Paris-Genève, 1767-1889, soit deux cent sept titres répartis en cent treize volumes. Une autre raison pour laquelle on est empêché de manipuler Rétif d’une main légère est qu’avec l’âge, l’évolution plus ou moins heureuse de la langue et des moeurs, la distance qu’a mis le temps entre notre monde et le sien, à commencer par la forme des villes, la vie à la campagne, il faut pour une lecture pas trop distraite quantité de notes alertes (toujours en fin de volume), de préfaces et de notices (placées, celles-ci, en postface), de glossaires et d’index.
Toutes choses que l’on trouve à foison dans la " Bibliothèque de la Pléiade ", au papier si souple et précieux qu’il interdit qu’on s’énerve à ses dépens ni qu’on l’annote, et contraint donc à l’usage de signets et petits garde-pages divers transformant peu à peu le volume en chignon de geisha. Les deux tomes de Monsieur Nicolas ainsi parés dans l’édition qu’en a très savamment et sobrement préparée Pierre Testud _ dont toutes les interventions sont remarquables de justesse sans jamais être cuistres _ sont une des plus belles surprises de la fin de l’année. Ainsi, le Bicentenaire envoie Condorcet, Grégoire, Monge au Panthéon, et Rétif à la Pléiade. C’est très réconfortant.
On ne connait souvent de Rétif que l’Anti-Justine (qui n’est d’ailleurs pas son meilleur ouvrage), les Nuits de Paris, le Paysan perverti, et on sait que le seul recueil de nouvelles des Contemporaines comporte quarante-deux volumes, ce qui est de nos jours quelque peu décourageant mais valut à l’auteur un vrai succès populaire à l’époque, et pour la postérité la réputation d’un graphomane incontinent. Il y a un tri à faire dans la profusion des écrits de Rétif, qui ne s’est jamais beaucoup bridé, mais, s’il y avait une oeuvre à sauver de l’ensemble, c’était en effet Monsieur Nicolas, l’autobiographie commencée en 1783 (l’auteur a quarante-neuf ans) après six ans de tergiversations préparatoires _ et le succès des Confessions de Rousseau, qui décide Rétif, _ rédigée en deux ans pour la plus grande part, publiée vingt ans après avoir été imaginée.
MONSIEUR Nicolas, c’est bien évidemment Nicolas-Anne-Edme Rétif, né à Sacy, près d’Auxerre, en 1734, fils d’un laboureur qui avait eu sept enfants d’un premier lit et sept autres d’un second ; il a une enfance paysanne et délurée, une jeunesse débauchée, deux mariages contrariés par le goût incontrôlable qu’il a de toutes les filles qui passent sur son chemin (et il se promène beaucoup) ; monté à Paris, il est devenu écrivain, typographe, imprimeur, même s’il n’imprime pas l’intégralité de ce que sa plume invraisemblable engendre. C’est un auteur connu, licencieux souvent, imprévisible, original dans le meilleur et le pire, qui passe à côté de tous les honneurs avec une constance qui lui vaut notre respect tardif, mais qui ne le satisfait pas, lui. Il lui manque je ne sais quoi pour se sentir tout à fait soi dans son costume d’écrivain, et ce petit quelque chose sera cette énorme autobiographie qui est, moins en littérature que dans sa vie personnelle, un coup de force.
D’EMBLÉE, il se choisit des pairs de grande pointure : " J’entreprends de vous donner en entier la vie d’un de vos semblables, sans rien déguiser, ni de ses pensées, ni de ses actions (...). Je vous donne ici un livre d’histoire naturelle qui me met au-dessus de Buffon ; un livre de philosophie qui me met à côté de Rousseau et de Voltaire, et de Montesquieu. " Et, après ce coup de trompette, il donne sa généalogie, passablement fantaisiste, qui le fait descendre d’un empereur romain. On est à mi-chemin de la plaisanterie et du sérieux : Rétif n’est pas loin de croire à ses fanfaronnades et il espère qu’il en restera au moins une trace dans le doute, comme de sa noblesse d’emprunt (il est absolument roturier, la Bretonne est le nom de la ferme familiale). Parce qu’il se trouve embarrassé de céder à l’audace, d’oser se raconter, lui qui n’est ni un personnage illustre par la naissance ni un héros mêlé aux grandes affaires du monde dont les Mémoires s’imposeraient naturellement.
Il y a eu Montaigne et surtout Rousseau, son contemporain direct. Mais la gloire de Jean-Jacques était immense, il n’avait nul besoin de justifier la peinture de son âme. Rétif va donc s’employer à donner à sa vie un caractère extraordinaire et moral. Le sous-titre de Monsieur Nicolas est " le Coeur humain dévoilé ", voilà pour l’aspect utile et pédagogique de ces centaines de pages consacrées à son moi exubérant : mes ancêtres, mon enfance, mes amoureuses, mes époques (huit jusqu’en 1797), mes ouvrages, mon calendrier, mon testament, prenez tout et que cela vous serve de leçon.
Sa première " époque " (il reprend la terminologie de Buffon : n’est-il pas un phénomène de la nature ?) est passionnante. Avec beaucoup de vivacité et de fraicheur, il raconte son enfance, à commencer par ses premiers souvenirs. A l’âge de deux ans, il s’impatiente d’être laissé nu, et, comme sa soeur lui montre dans un miroir les grimaces qu’il fait, il le brise : " Les fêlures m’enlaidirent encore et, les facettes multipliant les objets, je crus voir un monde derrière le miroir. " Deux ans plus tard, une petite paysanne, Marie Piot, s’amuse un peu plus qu’il ne faut avec lui et le couvre de baisers indiscrets (" Je me crois obligé de spécifier ici ces caresses, qui ont été préjudiciables non seulement à mes moeurs, mais à ma santé, en donnant, par la mémoire, avant le développement des forces, trop d’élan à mon imagination brûlante " _ ce ton réprobateur et peiné est caractéristique du pornographe).
UN miroir brisé, une séduction irrésistible, en voilà assez pour décider d’une carrière de don Juan et de littérateur. Et, si cela ne suffisait pas, Rétif se souvient aussi d’avoir observé à l’âge de quatre ans un couple dans le feu de l’action et compris que l’image de la Vierge ne pleurait pas vraiment quand il mentait ; de sa crainte des chiens et de sa confiance dans les femmes ; de sa découverte à dix ans de son goût pour les souliers féminins (une obsession de toute sa vie)et, à onze ans, de son premier coit _ au cours duquel il s’évanouit _ avec une certaine Nanette, " tempéramenteuse à l’excès ".
L’amour est avec l’écriture sa grande occupation. L’amour sentimental mais aussi libertin ou un peu plus. Sous le prétexte d’édifier le lecteur sur les turpitudes de son siècle, il plonge plus souvent qu’à son tour dans les bas-fonds et les maisons borgnes, multiplie les descriptions très complaisantes _ et c’est aussi pour cela qu’il sera fidèlement lu jusqu’à nos jours, _ sans jamais atteindre la sombre et grande folie de Sade. Il reste au contraire dans les limites d’un obsédé " normal ", à peu près. Mais un obsédé qui prend des notes, des milliers de notes, comme un forcené, et, ce qui est moins courant, les publie.
Dans son Calendrier, intégré à Monsieur Nicolas, il fait la liste des femmes qui ont le plus compté pour lui, en retient une pour chaque jour de l’année, un peu comme un almanach, avoue quelque cent quinze paternités. Quelle est la part de vérité et celle du fantasme dans une liste de ce genre ? Il n’y a aucun moyen de le savoir exactement et, du reste, que nous importe ? On a loué l’oeuvre de Rétif pour la description des moeurs de l’époque. Sans doute, il y a maints détails savoureux ou réalistes dans ses innombrables aventures et on peut, au hasard, trouver le prix d’une chambre meublée dans le Paris de la Révolution. Mais il ne faudrait pas se leurrer sur le réalisme du document, largement influencé par l’imaginaire très orienté du " grand narrateur ", tel que se nomme Nicolas.
ON sait que, de 1779 à 1785, Rétif prit l’habitude de graver dans la pierre des quais de l’ile Saint-Louis ou sur les murs des rues du Marais (la rue de Saintonge, notamment, en souvenir d’une belle Victoire), avec une clé ou un poinçon, les dates importantes de sa vie, de manière à pouvoir commémorer les joies du passé au fil de ses promenades. C’est peut-être dans ce rôle de graffiteur extravagant qu’il nous est le plus proche, dans cette ambition de s’écrire sur la peau même de la ville, de tatouer Paris avec les anniversaires de ses bonnes fortunes, de célébrer les érections de tant de monuments fantômes, de se fondre dans le tissu du décor, scène et coulisses confondus.
A partir de 1785, il recueille sur le papier ses fameuses " inscriptions ", au moment où le plus important de Monsieur Nicolas est rédigé. Il y a comme un passage à la maturité littéraire dans ce report écrit de l’inscription sauvage. Aussi une confiance qui annonce Proust dans ce désir de durer : " Cet ouvrage terminera ma carrière et, lorsque tu le tiendras, lecteur, je ne serai plus. Mais je vivrai cependant avec toi, par le mélange de mes pensées avec les tiennes ; je remuerai encore ton âme, et nous existerons ensemble. " En cela, Nicolas n’a pas fini d’être moderne.

BRAUDEAU MICHEL


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