Compte-rendu du colloque d’Aix
Publié le : 8 août 2003

Compte rendu du colloque d’Aix-en-Provence (24-25 janvier 2002)

Ce septième colloque consacré à Rétif était organisé par le Centre Aixois d’Étude et de Recherche sur le XVIIIe siècle (CAER XVIII) et la Société Rétif de la Bretonne. Le propos en était ambitieux et difficile, mais les communications présentées ont permis de projeter sur le milieu littéraire de l’écrivain d’utiles lumières. Elles peuvent être regroupées sur trois axes principaux, étant entendu que de l’une à l’autre circule un même questionnement et que de l’ensemble se dégagent des éclairages convergents.

Un premier groupe porte sur les relations personnelles de Rétif dans le monde littéraire. Philippe Havard de la Montagne a présenté Fanny de Beauharnais, dont le salon était fréquenté par des aristocrates, des artistes et des écrivains, comme une « inspiratrice de Rétif » et montré notamment le rôle qu’elle avait joué dans l’élaboration des Posthumes. En parlant de « Rétif et la franc-maçonnerie », Pierre Bourguet a tenté pour sa part de mettre en lumière l’étendue des relations maçonniques de Rétif (qui ne fut jamais lui-même un franc-maçon, selon toute probabilité) et les références discrètes dans son œuvre aux signes maçonniques. Rétif sut s’attirer des sympathies de la part d’écrivains, d’acteurs, de censeurs, qui furent pour lui des conseillers littéraires. Jean Sgard (« Rétif et Crébillon fils »), partant d’une phrase de Monsieur Nicolas exprimant une commune appartenance à un « parti », a attiré l’attention sur les convergences politiques entre Crébillon fils et Rétif, sur l’importance de bien connaître le monde politique pour comprendre le monde littéraire de l’époque et a noté la sûreté des jugements littéraires de Crébillon, qui, selon Rétif, lui aurait donné quelques conseils pour parfaire son Paysan perverti. Autre censeur partisan de Rétif : Coqueley de Chaussepierre, dont Martine de Rougemont a présenté la personnalité hétérogène, insaisissable (« "L’avocat arlequin" : un allié incongru de Rétif, le censeur et parodiste Coqueley de Chaussepierre ») ; il a pris la défense des Contemporaines contre certains journalistes. Dans La Découverte australe, Rétif lui attribue le morceau intitulé « La Raptomachie », qui met en scène Linguet. Brillant avocat, Linguet est surtout connu des rétiviens parce qu’il est désigné, sur la page de titre de L’Anti-Justine, comme l’auteur de cet ouvrage. Aleksic Branko, qui s’est plongé dans les Annales de Linguet, a proposé une explication à cette attribution surprenante et montré par-là même la subtile rouerie de Rétif envers Sade lui-même (« Un homonyme de Linguet, prête-nom pour L’Anti-Justine »)..

Autre personnage du monde littéraire de Rétif : Fontanes. Georges Boulinier a brossé, avec la précision que donne sa connaissance des archives, la carrière prestigieuse du jeune homme venu trouver Rétif avec son ami Joubert un jour de 1783, par admiration pour l’écrivain (« Un ennemi de Rétif à la réussite spectaculaire : le marquis de Fontanes »). Relation trop tôt gâchée, qui laisse cependant des traces durables dans l’œuvre de Rétif, où Fontanes apparaît comme l’un des "monstres" de l’univers rétivien. Claude Jaëcklé-Plunian s’est intéressée à deux acteurs que Rétif eut le privilège de compter parmi ses connaissances familières : Desessarts et Granger (« Desess arts et Granger, deux acteurs au secours d’un drame »). Elle a situé ces deux acteurs dans le monde théâtral de l’époque et montré combien ils furent pour Rétif des conseillers dévoués, sans pour autant donner à l’auteur la possibilité de faire jouer ses pièces. Évoquant elle aussi l’importance des « partis », des rapports de force au sein des compagnies, elle a pensé trouver là une explication à l’insuccès théâtral de Rétif.

Au-delà des relations personnelles, le monde littéraire de Rétif est également celui de la littérature, antique et moderne, le monde de Rousseau et de Voltaire, celui des journalistes contre lesquels il fut amené à guerroyer sans cesse, celui du théâtre. Claude Klein a montré comment la défense et illustration de son œuvre, en réplique aux attaques des journalistes, conduit Rétif, dans certains volumes des Contemporaines, à constituer une littérature originale, fondée sur le concept de totalité (« L’image de l’écrivain à travers le para-texte des Contemporaines  »). En étudiant la nature et la fonction du latin dans Monsieur Nicolas, Henri Coulet a posé la question des lectures de Rétif (« Le latin de Monsieur Nicolas »), question présente également dans les communications de Pierre Hartmann et de Geneviève Goubier-Robert. Pierre Hartmann a dégagé la figure de l’écrivain et le rôle des lectures dans la fiction de quelques romans épistolaires (« Auteurs, œuvres et figures littéraires dans le roman épistolaire rétivien »). Geneviève Goubier-Robert, centrant son analyse sur Le Ménage parisien, a analysé la signification des panoramas critiques de la littérature et des littérateurs présents dans cette œuvre et la conception rétivienne de l’œuvre littéraire qui peut s’en dégager (« Le monde du Ménage parisien  »).Voltaire et Rousseau sont omniprésents dans l’œuvre de Rétif, celui-ci plus obsédant que celui-là, car objet ambigu d’admiration et d’hostilité, alors que Voltaire suscite une adhésion sans réserve. Youmna Charara a dégagé dans Les Nuits révolutionnaires, l’élaboration d’une œuvre originale à partir d’une tension entre individualisme et républicanisme, et montré combien l’étude du monde politique permet de mieux comprendre les enjeux du monde littéraire (« Rétif entre Voltaire et Rousseau : la tension entre individualisme et républicanisme dans Les Nuits révolutionnaires »). Mais la référence à Rousseau conduit aussi à évoquer les enjeux musicaux de l’époque, et la situation de Rétif dans ce domaine-là. Ce fut l’objet de la communication de Huguette Krief, qui souligna que le chant pour Rétif est un retour à un langage originaire et que sa position est sous-tendue par une réflexion esthétique (non dépourvue d’équivoque ni d’approximation) issue d’une réaction contre Rousseau (« Rétif et la pierre d’Héraclée »). Enfin il convenait de faire une place à la littérature théâtrale, dans cette esquisse du monde littéraire dans lequel Rétif a écrit son œuvre. C’est ce que fit Françoise Le Borgne en éclairant le travail de Rétif sur La Prévention nationale. L’échec de la version initiale auprès des comédiens conduisit Rétif à concevoir deux autres versions, résolument « modernes », témoignant de la recherche d’une originalité générique (« Rétif, l’écrivain qui se cherchait un genre »).
Grâce à la qualité de l’accueil de Huguette Krief et de Geneviève Goubier-Robert, ce colloque, fructueux sur le plan intellectuel, a été aussi l’occasion d’un moment de bonheur musical à l’écoute d’un concert de musique baroque, et de conversations amicales autour d’un buffet ou d’une table aux saveurs provençales.