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Publié le : 29 mars 2006
Les Revies, édition de Pierre Bourguet

Pierre Bourguet, Rétif de la Bretonne, Les Revies, suivi de Les Converseuses, édition critique avec introduction, notes et variantes, établie d’après des manuscrits autographes inédits. SVEC, 2006/2, Voltaire Foundation, Oxford. 360 pages. 118 € (conditions spéciales pour les membres de la Société Rétif).

Cet ouvrage était attendu avec impatience. Il est le fruit de longues et fructueuses recherches. Il y a vingt ans, Pierre Bourguet retrouvait la trace d’une grosse liasse de manuscrits de Rétif, détenus jadis par Pierre Louÿs, et perdus de vue depuis le début du XXe siècle. Son mérite fut d’en avoir vu tout l’intérêt, puis d’avoir su négocier avec diverses instances pour que ces manuscrits ne retournent pas dans les oubliettes d’une collection privée. À cette découverte, se sont ajoutées d’autres mises au jour de fragments manuscrits et de lettres inédites. L’esprit méthodique de l’auteur, joint à une parfaite connaissance de l’ensemble de l’œuvre de Rétif (indispensable pour un tel sujet), a permis d’exploiter tous ces documents de façon très féconde et d’apporter une contribution majeure à la connaissance de la production littéraire de Rétif dans les dernières années de sa vie. Car cet ouvrage n’est pas seulement une édition critique.Une introduction de 150 pages, divisée en 8 chapitres,offre une riche information historique et littéraire sur les manuscrits ici rassemblés. À partir des fragments retrouvés, s’opère la reconstitution d’un ensemble, d’une œuvre dans sa cohésion et sa cohérence. Après la publication de Monsieur Nicolas en 1797, le foisonnement de la création rétivienne reste en effet intact. Page après page, Rétif accumule les nouvelles, toutes plus ou moins des « revies » placées sous le signe du recommencement et de la régénération. Pierre Bourguet propose ici une mise en ordre, un balisage pour circuler dans le dédale des manuscrits laissés par Rétif à sa mort. Il nous donne la clé d’une architecture littéraire où désormais chaque histoire peut trouver sa juste place. Toute découverte à venir pourra être située dans un ensemble, et compléter peu à peu le puzzle des manuscrits dispersés. On verra dans le chapitre 7, sur la « composition et la structure des Revies », comment l’étude de la chronologie permet de reconstituer la liste entière des Revies). Cette mise en ordre fut une tâche ardue. L’auteur reconnaît que certains points demeurent obscurs, que sur d’autres on ne peut pas dépasser le stade des hypothèses. Cependant, cela n’est rien en regard des lumières apportées. Les Converseuses et les Revies sont ici bien distinguées, selon des critères convaincants. Le chapitre 4 (« La genèse des Revies et des Converseuses ») passe en revue les romans et recueils de nouvelles postérieurs à 1797, afin d’en préciser la spécificité. On lira notamment avec intérêt les pages sur les Converseuses tourterelles, récits destinés à un Paris dévoilé conçu comme un nouveau Palais-royal, et sur la situation des Revies par rapport à L’Enclos et les Oiseaux. Le travail de Pierre Bourguet délimite avec sûreté les grands massifs narratifs des dernière années et dissipe ainsi de nombreuses confusions. Les manuscrits (parfois difficiles à déchiffrer) ont été transcrits avec rigueur, dans le respect de leur orthographe et de leur ponctuation.La 2e Partie regroupe les Revies, la 3e,les Converseuses(toutes deux avec un tableau récapitulatif très pratique). L’annotation est toujours utile, et particulièrement éclairante lorsqu’elle propose des confrontations de textes, pour des rapprochements ou pour des distinctions (avec Monsieur Nicolas, Mon Calendrier, L’Anti-Justine, Le Drame de la vie, entre autres). Ce travail témoigne de l’ampleur des lectures et des investigations (dans les catalogues de vente notamment), et d’une capacité d’attention à des informations passées jusqu’ici inaperçues, ou négligées. Signalons la richesse des chapitres de l’Introduction, et notamment : le chapitre 1 sur l’histoire des manuscrits (leur héritage, le rôle de Monselet dans la vente d’autographes à des marchands, de Frédéric-Victor Vignon, principal intéressé par cet héritage) ; le chapitre 6 sur les ébauches des Revies, chapitre qui fait bien apparaître l’un des moteurs essentiels de la création rétivienne : le besoin de compensation (pouvoir, richesse, puissance génésique), dans ce qu’il a de plus élémentaire, aboutissant à une littérature nourrie de fantasmes à l’état brut, ce qui montre du coup l’importance des Revies elles-mêmes, puisqu’elles sont l’accomplissement de cette littérature-là ; le chapitre 8, qui aborde la question de l’immortalité de l’âme, de la métempsycose et de la régénération : Rétif nourrit son inspiration des théories et croyances en vogue dans les dernières années du XVIIIe siècle, sans les prendre sans doute au sérieux, mais comme aliment de son imagination, pour leur potentialité ludique. C’est dire par là même que les Revies sont une œuvre bien ancrée dans leur temps. Cet ouvrage marque incontestablement une date dans les études rétiviennes.

Pierre Testud

Cet article vous a été proposé par : Pierre Testud




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