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Publié le : 29 mars 2005
Thèse de Françoise Le Borgne

Soutenance de thèse

Françoise Le Borgne a soutenu le 10 décembre 2004, devant l’Université de Paris X-Nanterre, une thèse intitulée Rétif de La Bretonne et la crise des genres littéraires, 1767-1797. Le jury lui a accordé la mention très honorable à l’unanimité, avec ses félicitations.

Il s’agit en effet d’un travail de grande qualité, nourri d’analyses neuves et fécondes, fondées sur une excellente connaissance de l’œuvre. Françoise Le Borgne a limité son corpus à La Mimographe, La Prévention nationale, La Malédiction paternelle, Monsieur Nicolas, Le Drame de la vie, Les Nuits révolutionnaires et Ma Politique. choix judicieux, car ce sont là des ouvrages bien propres à montrer une crise des genres dans la deuxième moitié du 18e siècle.

La table des matières permet de prendre la mesure de cette recherche et de ses résultats :

I. L’Émergence du singulier.

Chap. 1 : Poétiques de la crise : 1. La Mimographe : essai de poétique -fiction . 1.1 : Les genres dans la société ; 1.2 : La théorie dans la fiction. 2. « Mes Ouvrages » : 40 titres à celui de génie. 2.1 : « Ce sont les ouvrages qui doivent se faire à eux-mêmes leur propre sort, et non leur dénomination ». 2.2 : Génie et excentricité -

Chap. 2 : Écrire à son image : 1. Les présupposés anthropologiques de l’écriture de soi. 1.1 : Le modèle des traités empiristes. 1.2 : Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ou l’objectivation d’un moi singulier. 1.3 : Monsieur Nicolas ou l’objectivation d’un moi exemplaire. 2. Une narration en crise. 2.1 : Esthétique rhapsodique et « effets de réel ». 2.1.1 : le rejet de l’action et du style. 2.1.2 : le choix du recueil. 2.2 Les voies du lyrisme dans Monsieur Nicolas. 2.2.1 : les poèmes de jeunesse.. 2.2.2 : la « musique sentimentée ». 2.2.3 : le journal intime. 3. Autoportrait de l’écrivain en héros maudit. 3.1 : Malédiction paternelle et affirmation de soi. 3.2 : L’acharnement du malheur : une existence en quête de sens. 3.3 : La communication pathétique. -

Chap. 3 : Les drames de la vie : 1. « Tout mettre en tableaux vivants sous les yeux des spectateurs ». 1.1 : La recherche du « pittoresque ». 1.2 : La référence romanesque. 1.3 : L’autobiographie dramatique : un cas limite. 2. L’engagement du dramaturge et le problème des tonalités. 2.1 : La Prévention nationale ou l’édification par le drame. 2.1.1 : la tragédie domestique et la tentation du sublime. 2.1.2 : la comédie sérieuse et l’ébauche d’un mélange des tons. 2.2 : Le Drame de la vie ou la récupération politique du mélange des tons.

II. Les Postures génériques dans le champ littéraire.

Chap. 4 : D’une marginalité subie à une marginalité revendiquée. 1.Configuration du champ littéraire à la fin de l’Ancien Régime. 2.Les avatars du roman sentimental, de La Famille vertueuse à La Malédiction paternelle. 3. Shakespeare contre Voltaire : La Prévention nationale. 4. L’héritage rousseauiste et la hantise du modèle, des « Idées singulières » à Monsieur Nicolas. -

Chap. 5 : Une œuvre en révolution : 1. Le Drame de la vie et la déréglementation des spectacles. 1.1 : « En jouant les pièces de mon théâtre, [...] ils auront du monde et de l’argent ». 1.2 : Un drame « unique en son genre ». 2. Les Nuits révolutionnaires et le modèle journalistique. 2.1 : Crise révolutionnaire et naissance du journalisme moderne. 2.2 : Rétif journaliste ? 3. « Ma Politique » ou l’écriture au service du pouvoir. 3.1 : Hommage à Mirabeau. 3.2 : À la conquête de l’Institut national.

L’un des mérites de cette thèse est de situer la création littéraire de Rétif dans son contexte historique et social. Ainsi l’analyse de La Mimographe considère la pièce dans son rapport aux autres poétiques théâtrales. L’examen des tenants et aboutissants de La Malédiction paternelle (I, 2, 3 : « Autoportrait de l’écrivain en héros maudit ») montre bien la cohérence de l’œuvre au-delà de l’informe et du désordre, dans des pages très riches, auxquelles toute lecture de ce roman doit désormais se référer. De même encore, La Prévention nationale, qualifiée avec justesse de « laboratoire dramaturgique », est bien située dans la problématique théâtrale de l’époque, en liaison avec les théories et la pratique de Diderot. Une étude précise des variantes complète cet examen, et l’ensemble propose une analyse magistrale de la pièce (I, 3, 1, 2). L’originalité déroutante du Drame de la vie est également envisagée sous cet angle, et Françoise Le Borgne nous offre ici une étude essentielle de la pièce, la première de cette envergure (en tenant compte aussi des considérations de la 2e Partie, chapitre 5, fondées sur la notion de champ littéraire).

Sur la question de l’écriture de soi, l’importance de la philosophie empiriste est fortement soulignée et permet de comprendre l’émergence des conditions de possibilité de cette écriture, son lien avec la nouvelle conception du génie, et la transgression des canons esthétiques. Françoise le Borgne montre bien comment l’on passe d’une conception essentialiste à une conception subjective et sociale de la création artistique. L’analyse des rapports entre l’empirisme et l’autobiographie, entre Rétif et les empiristes (voir la méthode expérimentale qui sous-tend L’École des pères, par exemple). Il y a là des pages neuves et convaincantes, tant sur Monsieur Nicolas que sur La Malédiction paternelle.

La IIe Partie part d’un examen critique des idées de Pierre Bourdieu, mais la notion de champ littéraire est adaptée au 18e siècle. Elle permet de comprendre l’évolution de Rétif, à partir de son constat qu’il n’est pas reconnu dans le champ littéraire de l’Ancien Régime. « Rétif se forge une posture de génie singulier comme étant la position la plus gratifiante à laquelle il pouvait prétendre dans le champ littéraire », dit Françoise Le Borgne. Se trouvent éclairés, notamment, le rapport de Rétif à Shakespeare (il est significatif que les critiques contre Shakespeare recoupent exactement celles qui sont adressées à Rétif) et le rapport de Rétif à Rousseau : sur ce point, la thèse offre des pages très éclairantes ; elle souligne l’ambivalence de la position de Rétif, qui revendique, contre les institutions, son génie singulier, mais fait de cette revendication une stratégie de conquête du succès littéraire ; l’exemple de Rousseau, à cet égard (la contestation menant au succès) était bien propre à le fasciner.

Il convient aussi de signaler les excellentes pages sur Les Nuits révolutionnaires et « Ma Politique », où la différence des destinataires (l’opinion publique dans un cas, les instances politiques dans l’autre) explique certains caractères spécifiques des deux œuvres.

Cette thèse, écrite avec clarté et élégance, est riche en perspectives nouvelles sur l’œuvre de Rétif et constitue un important pas en avant dans sa compréhension. La publication du travail de Françoise Le Borgne est heureusement en préparation.

Cet article vous a été proposé par : Pierre Testud




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