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Publié le : 4 mai 2012
L’image de Rétif de La Bretonne, hier et aujourd’hui

Vignette

« Voici bien la figure la plus étrange qui se soit présentée sur le seuil d’une littérature » : c’est ainsi que Charles Monselet introduit sa biographie de Rétif de la Bretonne en 1854. Cette notion d’étrangeté perdure et structure encore aujourd’hui les commentaires que l’on fait de Rétif ; généralement classé parmi les excentriques, les marginaux de la littérature, il a sans doute lui-même contribué à la construction de cette réputation. Le spectateur nocturne Le narrateur des Nuits de Paris se présente en « spectateur nocturne », drapé dans une large étoffe qu’il maintient au niveau du col ; il progresse sur le pavé de Paris avec la lenteur et la sûreté que lui procure, par sa double vue, le hibou qui s’est posé sur son grand chapeau ; l’animal emblématique de la tristesse et de la solitude, son double, perce l’obscurité tandis que le regard au dedans de lui-même, l’auteur abrite toutes les aventures qu’il s’apprête à nous dévoiler. Comme le hibou, s’envolerait-il, s’il déployait les pans de son vaste manteau ? Souvent présent dans les gravures qui illustrent ses romans, Rétif peut donner de lui l’image d’un narrateur aussi singulier que ses personnages. Mais en se projetant ainsi dans l’image et dans le récit, il jette les bases d’une écriture nouvelle, toujours fondée à partir du sujet, livrant à la fois le point de vue et l’objet, le témoignage et le déroulement de l’histoire. Et, ce qui n’est pas contradictoire, il fut aussi le pionnier d’une écriture naturaliste : ses dessinateurs ont travaillé avec des consignes précises, afin de montrer avec exactitude les milieux sociaux et géographiques qui constituaient le cadre des aventures rétiviennes ; ils ont ainsi brossé le portrait de personnages qui doivent être analysés sous le double signe du romanesque et du réalisme.

L’auteur, au profil reconnaissable, présente sa fille Marion, à la comtesse de Beauharnais. Scène nocturne, éclairée par des flambeaux : Fanny de B. avait fait de la nuit le jour et commençait à vivre vers la fin de l’après-midi. Les coiffures et costumes féminins sont élégants. Femme de lettres, Fanny de B. tenait un salon ouvert aux écrivains. Elle fut jusqu’à la fin la protectrice de Rétif, ne relâchant jamais sa bienveillance.

Les récits de Rétif mêlent sa vie privée à des aventures imaginaires. Les gravures renvoient fidèlement à ces deux aspects de l’œuvre. On trouve ici deux représentations liées à son ami Alexandre Balthazar Grimod de La Reynière : Rétif est invité le 9 mars 1786 au second des soupers qui ont rendu Grimod de La Reynière célèbre ; reconnaissable à son chapeau, qu’il a gardé parce qu’il est enrhumé, le narrateur est assis entre ses amis Louis-Sébastien Mercier et M. de Villeneuve (surnommé Du Hameauneuf dans les Nuits). Sur l’estampe intitulée « La loueuse de chaises » Grimod de La Reynière apparaît en qualité de héros d’une nouvelle. Le narrateur, témoin de la scène, observe son ami. Rétif est fier de son rôle de contemporaniste : il fait appel au public pour lui fournir des sujets de nouvelles ; il raconte les histoires de ses amis : les amours contrariées d’A.B. Grimod de La Reynière, les péripéties du mariage de Toustain-Richebourg sont dans Les Contemporaines.

Nous connaissons trois portraits de l’auteur, réalisés à des époques différentes de son existence. Le tableau le plus ancien, que l’on date de 1776, fut offert à Charles Monselet par le gendre de Rétif, au milieu du XIXe siècle. Les derniers propriétaires connus sont Raymond et Thérèse Clavreuil, qui en firent l’acquisition en 1971. Ce portrait pourrait avoir été peint au moment du succès du Paysan perverti. L’image d’un Rétif embourgeoisé est inhabituelle, mais pourrait correspondre à l’espoir que ses écrits allaient lui permettre de sortir de sa condition d’ouvrier. Il porte une veste élégante et un jabot de dentelle ; une perruque dégageant le front, à dessus plat, ailes de pigeon et une queue nouée sur la nuque. L‘attitude altière est contredite par le sourire timide, mais le regard vif, habité par sa création, restera reconnaissable dans le portrait gravé par Berthet. En 1785, L. Berthet grave le portrait de Rétif dessiné par L. Binet. Les vertus de Rétif sont célébrées par l’avocat bordelais Marandon dans un quatrain inscrit sur le support du portrait : Son esprit libre et fier, sans guide, sans modèle, Même alors qu’il s’égare, étonne ses rivaux. Amant de la Nature, il lui dut ses pinceaux, Et fut simple, inégal et sublime comme elle. Les quatre coins de la planche s’ornent de symboles relatifs aux qualités « naturelles » reconnues à l’auteur et à ses origines paysannes : mais tous ont en commun leur participation à la « régénération » qui deviendra bientôt l’une des préoccupations des révolutionnaires. La ruche et les abeilles, modèles de l’organisation, de l’ordre et de la prospérité, rejoignent la poule et ses poussins, animaux d’élevage, utiles à l’homme. Symbole de la ruche et des abeilles Symbole rural de la poule et des poussins Symbole de la vie : le grain L’agneau, douceur, innocence pureté, symbolise la renaissance. Quant à la javelle de blé, elle complète à sa manière cette représentation de la vie, le grain étant promesse de résurrection . Chacune des quatre images illustre le rapport de l’homme à la nature ; par son travail l’homme est le héros qui a dompté la nature ; il est le champion de la civilisation.

À ces deux portraits s’ajoute la découverte que fit Claude Seignolle dans les années soixante, chez un brocanteur parisien. « Dans un fouillis du passé , écrit-il, un petit tableau du XVIIIe siècle : huile sur panneau de bois octogonal, montrant un visage d’homme de profil aux traits déjà vus, familiers et malicieux. Grattant la poussière épaisse, je lus avec l’émotion que l’on suppose : Rétif de La Bretonne 1787. C’est le seul portrait de la sorte que nous ait laissé l’homme des Nuits à cette époque de sa vie chaotique et Peinture sur boisardente. Visage que j’achetai aussitôt et que j’aurais payé une fortune mais que j’acquis pour rien : sans doute un cadeau personnel de Restif[…]. Claude Seignolle, Intégrale des romans et nouvelles III. La Nuit des Halles. Paris, Phébus libretto, 2002, p.186.

Ces « visages sources » peuvent être comparés avec quelques représentations modernes, qui nous permettront de mieux approcher le « vrai visage de Rétif de la Bretonne » pour reprendre le titre d’Adolphe Tabarant, un autre de ses biographes.

Un premier logo dessiné par Béatrice Testud a ouvert la revue des Études rétiviennes du n° 9 de décembre 1988 au n° 33 de décembre 2001. Nettement inspiré du portrait de Binet, notamment par le costume, il accentue un peu la sévérité et la tristesse du regard, mais il évoque bien la fin du XVIIIe siècle et ne s’éloigne pas de la représentation habituelle de Rétif. Portrait moderne

S’inspirant lui aussi de Binet, J. Laboureur grave un portrait modernisé de Rétif, imprimé en taille-douce chez J.J. Taneur et publié dans un Supplément au spectateur nocturne par Fernand Fleuret. Costume et coupe de cheveux en font un contemporain de F. Fleuret, dont le portrait est d’ailleurs lui aussi installé en second frontispice de ce supplément aux Nuits, que l’on devrait au… petit-fils de Rétif (en 1928 !).

Le nouveau logo dessiné par Pierre Lescault pour la Société Rétif de la Bretonne, est une création de l’artiste et ne correspond pas à un portrait connu ; la silhouette donne au profil une vigueur martiale et affiche Rétif de la Bretonne en médaillon révolutionnaire. Il orne notre revue et nos papiers officiels depuis 2002.

Le visage de Rétif se retrouve tout naturellement au cinéma : Michel Aumont prête son visage à Rétif dans la série télévisée des Nuits révolutionnaires réalisée par Charles Brabant (diffusion sur Fr 3 en octobre et novembre 1989, en 6 épisodes). Figure pleine et souriante, allure débraillée, c’est ainsi que sont perçus les représentants du peuple dans les reconstitutions historiques de l’époque. De sympathiques sans-façon. En 1982, dans La Nuit de Varennes, drame historique franco-italien d’Ettore Scola, Jean-Louis Barreau incarne Rétif de La Bretonne : chapeau noir à larges bords, manteau sombre. C’est le Spectateur-nocturne en plein jour et en couleur : ténébreux, d’apparence austère, il est confronté (l’Histoire n’en parle pourtant pas) avec son grand rival en amour, Casanova.

Bibliographie

Charles Monselet, Rétif de la Bretonne. Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.

Fernand Fleuret, Supplément au Spectateur nocturne de Restif de La Bretonne. Cuivres et bois originaux de Laboureur. Paris, éditions du Trianon, 1928.

Adolphe Tabarant, Le Vrai visage de Rétif de la Bretonne. Paris, Éditions Montaigne, 1936.

Jean-Claude Courbin, « L’esthétique rétivienne », Études rétiviennes n° 22, juillet 1995, pp. 83-131.

Actes du colloque « Rétif et l’Image ». Poitiers 21-23 octobre 1999. Études rétiviennes n°31 décembre 1999.

Claude Seignolle, Intégrale des romans et nouvelles III. La Nuit des Halles. Paris, Phébus libretto, 2002, p.186.

Cet article vous a été proposé par : Claude Jaëcklé Plunian




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